L’UE réserve plus d’un milliard d’euros par an aux producteurs de vin
L’Italie, la France et l’Espagne reçoivent près de 75 % des aides, qui pourraient être moins garanties dans le prochain budget.
jeudi 17 septembre 2026
La politique agricole de l’Union européenne réserve plus d’un milliard d’euros par an à la filière vitivinicole, offrant aux producteurs de vin un niveau d’aide directe dont ne bénéficient ni les brasseries ni les distilleries et renforçant les enjeux des négociations sur le prochain budget pluriannuel du bloc.
Dans le cadre de la politique agricole commune, ou PAC, pour la période 2023-2027, l’UE a alloué environ 386,6 milliards d’euros. Sur ce total, quelque 291,1 milliards d’euros proviennent du Fonds européen agricole de garantie pour les paiements directs et les mesures de marché, tandis que 95,5 milliards d’euros supplémentaires proviennent du Fonds européen agricole pour le développement rural. Depuis janvier 2023, les États membres mettent en œuvre ces fonds au moyen de plans stratégiques nationaux.
En matière de boissons alcoolisées, cependant, la politique ne traite pas tous les secteurs de la même manière. Le vin reste étroitement lié à la PAC et dispose de son propre éventail de mesures sectorielles. Celles-ci comprennent des aides à la restructuration et à la reconversion du vignoble, aux investissements dans les installations de transformation et de commercialisation, aux vendanges en vert, à l’assurance, à l’innovation, à la distillation des sous-produits, à la promotion sur les marchés hors UE, à l’œnotourisme, à la gestion de l’eau, à l’agriculture de précision et aux actions environnementales. La bière et les spiritueux bénéficient surtout du soutien apporté aux produits agricoles qui alimentent leurs chaînes d’approvisionnement, notamment les céréales, le houblon, le raisin, la betterave sucrière et d’autres cultures, ainsi que des programmes de développement rural, d’innovation et de durabilité.
La ventilation budgétaire montre clairement l’écart. Les interventions du secteur vitivinicole reçoivent 1,061 milliard d’euros par exercice financier dans les États membres répertoriés à l’annexe VII du règlement 2021/2115. L’Italie reçoit 323,883 millions d’euros, la France 269,628 millions d’euros et l’Espagne 202,147 millions d’euros. À eux trois, ces pays représentent environ 795,7 millions d’euros par an, soit près de 75 % du total de l’UE consacré au vin. Le Portugal reçoit 62,67 millions d’euros, la Roumanie 45,844 millions d’euros et l’Allemagne 37,381 millions d’euros, le reste étant réparti entre 10 autres pays aux allocations plus modestes.
L’Espagne devient ainsi le troisième bénéficiaire de l’UE pour les fonds du secteur vitivinicole, derrière l’Italie et la France. Les montants sont fixés par le règlement, même s’ils ne correspondent pas nécessairement aux dépenses finales d’une année donnée, lesquelles dépendent de la manière dont les États membres utilisent les mesures et de leur degré de mise en œuvre.
L’ampleur de ce soutien intervient à un moment où la production comme la consommation de vin sont sous pression. L’Organisation internationale de la vigne et du vin a estimé la production de vin de l’UE à 136 millions d’hectolitres en 2025, soit environ 60 % du total mondial et 1,3 % de moins qu’en 2024. L’Italie a produit 44,4 millions d’hectolitres, la France 36,1 millions et l’Espagne 28,7 millions. La consommation mondiale de vin s’élevait à environ 208 millions d’hectolitres, en baisse de 2,7 % sur un an, tandis que la superficie viticole a continué de se réduire.
Ce contexte a orienté la politique vitivinicole de l’UE vers un mélange d’aides à la modernisation et d’outils visant à ajuster les capacités de production. Le règlement (UE) 2026/471, approuvé cette année, a ajouté de nouvelles mesures permanentes d’arrachage de vignobles, élargi le soutien à l’œnotourisme, renforcé la lutte contre les ravageurs, prolongé la durée de certaines campagnes de promotion sur les marchés hors UE et élargi le champ des investissements climatiques et environnementaux. Dans certains cas, ces mesures environnementales peuvent bénéficier d’une aide allant jusqu’à 80 %.
Dans le cadre du nouveau dispositif d’arrachage de vignes, l’aide de l’UE peut couvrir jusqu’à 70 % du coût direct de l’arrachage, plus une estimation du revenu perdu pendant un an. Les États membres peuvent ajouter un financement national allant jusqu’à 30 %. En règle générale, les exploitants qui recourent à cette mesure ne peuvent pas obtenir de nouvelles autorisations de plantation pendant 10 campagnes viticoles. La règle donne aux États membres un outil pour réduire les surfaces plantées dans les régions ou les exploitations où l’offre et la demande restent déséquilibrées.
La promotion des exportations conserve également une place distincte dans la politique vitivinicole de la PAC. Le financement de l’UE peut couvrir jusqu’à 60 % de certaines actions d’information et de promotion, avec possibilité d’un soutien national supplémentaire, et la réforme de 2026 a allongé la durée maximale de certaines opérations sur les marchés des pays tiers. Le vin conserve donc, au sein de la politique agricole, un instrument de soutien commercial sans équivalent direct pour la bière ou les spiritueux.
La bière se trouve dans une situation très différente. Il n’existe pas de programme de la PAC visant la bière en tant que produit fini, même si les agriculteurs fournissant de l’orge et d’autres céréales peuvent percevoir des paiements directs, des aides couplées et des aides au développement rural. Dans certains États membres, les céréales peuvent être éligibles à un soutien lié à la production si elles remplissent les conditions fixées par le droit de l’UE. En pratique, cela signifie que l’aide va à l’agriculteur, et non au brasseur, parce qu’il utilise des céréales.
Le houblon constitue la principale exception. L’Allemagne dispose d’une dotation sectorielle spécifique de 2,188 millions d’euros par an pour le houblon. Cette somme peut financer l’assistance technique, la formation, la production biologique ou intégrée, le stockage, la promotion, la traçabilité, l’adaptation au climat, l’investissement et les systèmes de gestion des risques. C’est le lien budgétaire le plus direct entre la PAC et la chaîne brassicole.
La production de bière dans l’UE est passée d’environ 367,4 millions d’hectolitres en 2019 à quelque 345 millions en 2024, puis a encore reculé de 2,9 % en 2025, selon The Brewers of Europe. Le groupement professionnel indique qu’environ 10 000 brasseries soutiennent quelque 2 millions d’emplois directs et indirects et génèrent environ 52 milliards d’euros de valeur ajoutée annuelle. La bière sans alcool a progressé d’environ 5,9 % en 2025 et représente désormais environ une bière sur douze consommées dans l’UE.
Pour les spiritueux, le lien avec la PAC est encore moins direct. Le soutien se concentre sur les producteurs de matières premières agricoles et sur certains programmes d’investissement rural, d’innovation et régionaux. L’aide reçue par un producteur de céréales, de betteraves sucrières ou de raisins ne peut pas être automatiquement comptée comme un soutien au whisky, à la vodka, au brandy ou à la liqueur produits ensuite, car les systèmes de paiement agricole ne suivent généralement pas l’usage industriel final de chaque récolte.
L’industrie des spiritueux dispose bien de ses propres règles relatives aux produits dans le cadre du règlement 2019/787, qui fixe les catégories, les exigences de production, les dénominations, la présentation, l’étiquetage et l’utilisation d’alcool d’origine agricole. Les indications géographiques sont également protégées par le règlement 2024/1143. Sur le plan commercial, spiritsEUROPE a évalué les exportations du secteur vers les pays hors UE à 8,84 milliards d’euros en 2024, en baisse de 2 % sur un an.
Le débat sur cette architecture devrait s’intensifier à mesure que Bruxelles négocie la PAC pour 2028-2034. Le prochain cadre politique n’a pas encore été approuvé. La Commission européenne a présenté en juillet 2025 des propositions pour le prochain budget pluriannuel et pour une nouvelle manière d’organiser les interventions agricoles. L’idée centrale consiste à intégrer une grande partie des politiques agricole et territoriale dans des plans de partenariat nationaux et régionaux au sein d’un fonds d’environ 865 milliards d’euros.
La proposition réserverait au moins 293,7 milliards d’euros au soutien des revenus agricoles et 6,3 milliards d’euros supplémentaires à un filet de sécurité de crise. Mais certains investissements ruraux et d’autres mesures n’apparaîtraient plus dans une structure agricole distincte comme celle d’aujourd’hui, ce qui rendrait les comparaisons directes avec la PAC actuelle de 386,6 milliards d’euros difficiles.
Pour le vin, le changement le plus sensible est la moindre visibilité des enveloppes nationales fixes qui garantissent aujourd’hui 1,061 milliard d’euros par an dans les pays producteurs. La proposition de la Commission maintient les interventions en faveur du vin et du houblon, notamment l’investissement, la promotion, l’innovation, l’adaptation au climat, la traçabilité, les vendanges en vert, la non-récolte, la conversion durable et la distillation des sous-produits. Mais la répartition des fonds dépendrait davantage des priorités fixées par chaque État membre dans ses plans nationaux ou régionaux.
Le projet modifierait aussi les aides à la surface via un système dégressif. Les réductions commenceraient à 20 000 euros, avec des coupes de 25 %, 50 % et 75 % par tranches successives, et un plafond proposé de 100 000 euros par agriculteur et par an. Le paquet comprend aussi un dispositif pour les petites exploitations allant jusqu’à 3 000 euros par an, de nouvelles mesures pour les jeunes agriculteurs et un rôle renforcé pour l’assurance, les fonds mutuels, les investissements dans l’eau, la numérisation et l’agriculture de précision.
Le vin resterait en dehors des aides couplées spécifiques aux produits parce qu’il conserverait son propre système sectoriel. À l’inverse, les céréales, le houblon et d’autres matières premières utilisées par les brasseurs et les distillateurs pourraient continuer à être éligibles à certaines aides couplées si les États membres justifient ces aides par des motifs économiques, sociaux ou environnementaux.
Les négociations comptent surtout pour les grands pays producteurs de vin. L’Italie, la France et l’Espagne dépendent aujourd’hui d’enveloppes nationales qui représentent ensemble environ trois quarts du financement annuel de l’UE pour le vin. Si le prochain système accorde aux gouvernements davantage de liberté pour répartir les ressources entre agriculture, développement rural, innovation et autres politiques territoriales, le montant réservé chaque année au vin pourrait dépendre davantage des choix nationaux que d’allocations fixes de l’UE.
La Commission vise toujours un lancement du nouveau cadre le 1er janvier 2028. D’ici là, le Parlement européen et le Conseil devront mener les négociations à terme, le budget 2028-2034 devra être approuvé et les règles sectorielles devront être alignées sur la réforme du vin adoptée en 2026.