Les responsables de vignoble déploient l’IA pour protéger les raisins des fortes chaleurs

Capteurs, drones et robots font leur entrée dans les régions viticoles près de Bordeaux, alors que les viticulteurs se mobilisent pour préserver la qualité des raisins et protéger les travailleurs face à des étés plus rudes.

13-07-2026

À mesure que les vagues de chaleur se multiplient dans les régions viticoles, les responsables de vignoble se tournent vers les capteurs, les drones, les robots et l’intelligence artificielle pour limiter les dégâts sur les raisins et protéger les travailleurs, selon des spécialistes réunis cette semaine au salon Vi-TIC, près de Bordeaux.

L’événement, organisé mardi au Château Luchey-Halde, dans les Graves, a réuni une cinquantaine d’entreprises spécialisées dans les technologies viticoles. Les échanges ont porté sur une question pressante pour les viticulteurs : les outils numériques peuvent-ils aider les vignobles à s’adapter aux fortes chaleurs extrêmes qui bouleversent les calendriers de vendange, réduisent les rendements et modifient la composition des raisins ?

Nathalie Toulon, ingénieure au département Agriculture numérique de Bordeaux Sciences et membre de la plateforme d’essais DigiLab pour les technologies de la vigne et du vin, a indiqué que les pics de chaleur poussent déjà les vignes à franchir leurs stades de croissance plus tôt que d’ordinaire. Au Château Luchey-Halde, a-t-elle précisé, le vignoble a près d’un mois d’avance, avec des vendanges attendues début août.

Ce décalage compte, car des températures très élevées peuvent brûler les baies et altérer la qualité du fruit avant même le début des vendanges. Nathalie Toulon a expliqué que la chaleur peut faire baisser l’acidité, augmenter les degrés d’alcool et modifier les profils aromatiques. Pour les domaines, ces évolutions peuvent affecter à la fois le style et l’équilibre du vin fini, faisant de l’adaptation climatique un enjeu direct pour le secteur des boissons, alors que les producteurs cherchent à préserver la qualité et la régularité d’un millésime à l’autre.

L’une des principales réponses consiste à recourir davantage aux données de terrain. Les stations météo sont déjà courantes dans les vignobles, mais les viticulteurs les déploient désormais en réseaux plus denses et les placent non seulement en bordure des parcelles, mais aussi à l’intérieur du couvert végétal et à différentes hauteurs le long du cep. Cela permet d’obtenir une image plus précise des conditions dans lesquelles les raisins se développent réellement.

Au salon Vi-TIC, l’entreprise Cap 2020 a présenté des stations météo à bas coût proposées à la location, un modèle destiné à rendre une couverture plus large plus abordable. L’idée est de constituer des réseaux à l’échelle d’un domaine, voire d’un territoire entier, afin que les viticulteurs puissent recevoir des alertes plus localisées lors des épisodes de chaleur.

Ces alertes peuvent ensuite orienter les décisions quotidiennes. Nathalie Toulon a indiqué qu’une meilleure prévision permet aux responsables d’organiser les équipes en fonction des heures les plus chaudes, de réduire les déplacements inutiles dans le vignoble et d’améliorer le confort des travailleurs dans des conditions dangereuses. Dans des régions où les pénuries de main-d’œuvre pèsent déjà sur les exploitants, ce type de planification pourrait devenir de plus en plus important pendant les pics estivaux.

Les entreprises technologiques proposent également des systèmes de protection physique conçus pour être déployés rapidement lorsque les températures s’envolent. Nathalie Toulon a cité des produits comme Viti-Tunnel de Mo.Del et La Canopée de Biénésis, qui créent une ombre temporaire tout en laissant circuler l’air. L’objectif est de réduire la surchauffe sans enfermer les vignes.

Le stress hydrique est un autre axe de travail. Dans certains vignobles, des outils numériques sont utilisés pour suivre l’humidité et guider l’irrigation lorsqu’elle est autorisée. Nathalie Toulon a noté que certaines appellations de sa région n’irriguent pas, mais elle a estimé que la répétition d’épisodes extrêmes pourrait finir par conduire à des autorisations temporaires, y compris dans des zones où l’irrigation a traditionnellement été restreinte. Elle a également indiqué que des systèmes robotisés pourraient un jour déclencher l’arrosage des vignes de remplacement au bon endroit et au bon moment.

Les robots pourraient aussi prendre en charge davantage de travaux au vignoble à mesure que la chaleur rend le travail manuel plus difficile. Nathalie Toulon a expliqué que les machines actuelles servent surtout aux travaux du sol et commencent à assurer des tâches comme l’ébourgeonnage et la taille en vert. Elles peuvent aussi aider les travailleurs à porter des charges. À terme, a-t-elle ajouté, elles pourraient jouer un rôle plus important pendant les vendanges également.

Les drones sont utilisés principalement pour collecter des informations plutôt que pour intervenir directement. L’imagerie thermique peut aider à repérer les zones de chaleur dans les vignobles et à produire des cartes du stress hydrique. Ces données peuvent ensuite alimenter des outils d’aide à la décision ou une planification à plus long terme sur la manière dont différentes parcelles réagissent sous contrainte.

L’intelligence artificielle devient plus visible dans l’ensemble de ces systèmes parce qu’elle peut combiner de grands volumes de données provenant de sources différentes, notamment des capteurs, des images et des modèles météorologiques. Nathalie Toulon a décrit l’IA comme puissante, mais pas magique. Elle a indiqué que l’imagerie embarquée offre des perspectives pour suivre la vigueur de la vigne, gérer les vignes replantées et surveiller la pression des maladies, tandis que les outils de modélisation peuvent contribuer à améliorer les prévisions météorologiques.

Certaines entreprises vont plus loin en construisant des jumeaux numériques de vignobles. Nathalie Toulon a cité Vineview, un autre exposant de Vi-TIC, qui reconstitue les parcelles cep par cep afin que les viticulteurs puissent plus facilement simuler différentes pratiques. Mais elle a mis en garde contre le fait que ces systèmes ont besoin de bases de données solides constituées dans la durée, car aucun millésime ne se déroule exactement de la même manière.

Le coût reste l’un des principaux freins à l’adoption. Nathalie Toulon a indiqué que de nombreux viticulteurs disent ne pas s’équiper parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Les outils fondés sur l’IA et les plateformes web nécessitent souvent des serveurs, des contrats de maintenance et des abonnements annuels, en plus de l’investissement initial. Dans certains cas, plusieurs services impliquent plusieurs abonnements.

Elle a toutefois estimé que la technologie viticole ne doit pas forcément rimer avec systèmes haut de gamme coûteux. Des outils plus simples, comme des capteurs à bas coût, des logiciels d’aide à la décision basiques et des plateformes de traçabilité, peuvent aussi aider les viticulteurs à recueillir des informations et à agir plus efficacement en conséquence. Pour les producteurs prêts à investir du temps en amont, a-t-elle dit, le fait de construire leurs propres tableaux de bord à partir des relevés de capteurs ou de données saisies manuellement peut améliorer le suivi des pratiques viticoles.

Le défi plus large est que la technologie, à elle seule, ne résoudra pas le changement climatique et ne protégera pas totalement les vignobles des vagues de chaleur répétées. Mais à mesure que les vendanges avancent et que la chimie du raisin évolue plus vite sous l’effet des températures extrêmes, de nombreux viticulteurs semblent considérer les outils numériques comme l’un des rares moyens pratiques de réagir en temps réel tout en cherchant à protéger à la fois la valeur de la récolte et la qualité du vin.