L’achat bourguignon de Louis Roederer ravive les craintes de spéculation sur le vignoble
L’acquisition du Domaine Pierre Damoy a renforcé l’inquiétude selon laquelle l’envolée des prix du foncier pousse les exploitants familiaux hors de Bourgogne.
lundi 27 juillet 2026

La vente du Domaine Pierre Damoy en Bourgogne au groupe champenois Louis Roederer a ravivé en France les inquiétudes liées à la flambée des prix du foncier viticole dans l’une des régions viticoles les plus chères au monde.
Louis Roederer a indiqué vendredi avoir finalisé l’achat du domaine de Gevrey-Chambertin après des mois de négociations, qualifiant l’opération de moment historique pour l’entreprise à l’occasion de son 250e anniversaire. La transaction offre à la maison de Champagne familiale son premier ancrage en Bourgogne, une région qu’elle cherchait depuis longtemps à intégrer.
Le prix n’a été divulgué par aucune des deux parties. Mais l’ampleur et le prestige de la propriété ont rapidement alimenté le débat en Bourgogne sur le fait de savoir si les meilleurs terroirs viticoles sont devenus un actif financier hors de portée des exploitants.
Le Domaine Pierre Damoy est l’un des domaines les plus connus de Gevrey-Chambertin. Pierre Damoy et ses associés possèdent près de huit hectares, soit environ 10 % des vignobles grand cru de l’appellation. Le bien le plus précieux du domaine se situe dans le Chambertin Clos de Bèze, où il contrôle environ un tiers de ce site grand cru emblématique.
Sur la base des estimations de marché couramment utilisées en Bourgogne, les terres prestigieuses en grand cru peuvent se vendre entre 2 millions et 3 millions d’euros par ouvrée, une unité locale traditionnelle, sachant qu’un hectare équivaut à 24 ouvrées. À ces niveaux, le domaine pourrait être valorisé à environ 350 millions d’euros à plus de 500 millions d’euros. Des personnes proches du dossier ont indiqué à l’AFP que le prix final était probablement plus proche de 300 millions d’euros, ce qui suffirait encore à raviver les craintes d’inflation foncière en Bourgogne.
Michel Barraud, coprésident du Comité Bourgogne, a déclaré à l’AFP que cette transaction confirme pour de nombreux vignerons que les grands crus sont devenus des instruments de spéculation, déconnectés de la réalité économique et de la culture agricole qui a façonné la région. Il a estimé que la hausse des prix rend plus difficile pour les familles viticoles de conserver des terres pour leurs enfants et petits-enfants, et soulève des questions plus larges sur la manière dont la Bourgogne peut préserver la viticulture familiale et son patrimoine.
M. Barraud a également averti que de telles opérations très médiatisées risquent de renforcer l’image d’une Bourgogne exclusive et inaccessible, alors même qu’une grande partie de la production régionale se vend à des prix bien plus bas. Il a noté que de nombreuses bouteilles restent proposées entre 10 et 15 euros et a rappelé que le vin est fait pour être ouvert, non pour rester exposé.
Ces inquiétudes surviennent alors que le foncier viticole reste rare en Bourgogne. Sébastien Richard, directeur pour la Côte-d’Or chez Safer, l’agence foncière agricole française qui encadre les transactions de biens ruraux, a déclaré à l’AFP qu’à peine 90 à 100 hectares arrivent chaque année sur le marché, sur près de 30 000 hectares de vignobles en Bourgogne. La demande reste intense. M. Richard a indiqué qu’il est courant de voir plusieurs dizaines de candidats pour une parcelle et qu’un hectare mis en vente récemment a suscité 80 candidatures.
Ce déséquilibre a maintenu les prix sur une trajectoire haussière régulière année après année. M. Richard a déclaré que la Côte-d’Or bourguignonne se distingue d’autres régions viticoles françaises comme Bordeaux, où les arrachages de vignes se sont multipliés et où les vendeurs peuvent avoir du mal à trouver des acheteurs. Il a toutefois mis en garde contre la tentation d’attribuer à elle seule aux investisseurs chaque hausse de la valeur des terres. Dans de nombreux cas, a-t-il dit, les acheteurs sont des exploitants locaux, des fermiers locataires ou des domaines cherchant à consolider leurs parcelles dans une région où le domaine moyen ne couvre que six à sept hectares.
Pour autant, la vente Damoy est devenue le symbole d’une tension plus large dans le vin français : comment concilier la demande mondiale pour les vignobles d’élite avec un modèle local fondé sur de petites exploitations familiales et la continuité agricole. Pour le secteur des boissons, l’enjeu dépasse largement la Bourgogne. Le coût du foncier détermine qui peut entrer dans la production de vin, comment l’offre est structurée et si les domaines familiaux peuvent survivre dans des régions de référence qui influencent les prix, le prestige et l’investissement sur les marchés des vins fins.
L’initiative de Roederer rappelle aussi une précédente course à l’acquisition bourguignonne très médiatisée. En 2017, l’entreprise avait failli acheter Clos de Tart à Morey-Saint-Denis avant que ce domaine ne soit finalement acquis par l’homme d’affaires François Pinault pour 280 millions d’euros, un record à l’époque.
Alors que le Domaine Pierre Damoy change désormais de mains dans le cadre d’une autre transaction majeure, le marché foncier bourguignon est de nouveau sous surveillance. Le débat ne porte pas seulement sur des valorisations de luxe, mais aussi sur la question de savoir si la propriété viticole dans l’une des régions viticoles les plus influentes de France peut rester liée à l’agriculture plutôt qu’à la finance.