09-06-2026

Un nombre croissant de producteurs bordelais déplacent une partie de leur production hors du système strict des appellations de la région pour l’inscrire dans la catégorie plus large Vin de France, un choix qui traduit la pression du changement climatique, l’évolution des goûts des consommateurs et la nécessité de réduire les coûts dans un marché difficile.
Le mouvement reste limité en volume. Vin de France représente environ 2 % de la production totale de Bordeaux, soit quelque 132 000 hectolitres, selon des chiffres cités par des producteurs et des organisations professionnelles. Mais dans toute la région, du Médoc à l’Entre-deux-Mers et à Fronsac, davantage de domaines utilisent cette catégorie pour commercialiser des vins qui ne pourraient pas entrer dans le cadre de l’une des 67 appellations bordelaises.
Dans le système des appellations, les vins doivent respecter des règles détaillées sur les cépages, l’implantation du vignoble, les rendements, la densité de plantation, les méthodes culturales et les pratiques de vinification. Ils doivent aussi passer devant des jurys de dégustation destinés à confirmer à la fois leur qualité et leur style. Pour beaucoup de producteurs, ce cadre protège l’identité et donne aux consommateurs une idée claire de ce qu’ils peuvent attendre d’une bouteille étiquetée Margaux, Pomerol ou Graves. Mais pour d’autres, il laisse peu de place pour tester de nouveaux cépages, élaborer des vins orange ou pétillants naturels, produire des assemblages multi-millésimes ou s’adapter rapidement à des conditions de culture plus chaudes et plus sèches.
Vin de France offre bien davantage de liberté. Les producteurs peuvent utiliser des cépages non autorisés dans les appellations bordelaises, assembler des vins issus de différents millésimes et régions, et éviter les commissions d’agrément sensoriel. Depuis que la catégorie a remplacé le Vin de Table en 2009, elle permet aussi d’indiquer les cépages et les millésimes sur les étiquettes, ce qui a contribué à améliorer son image sur les marchés export et auprès des jeunes consommateurs.
À Bordeaux, où la tradition reste centrale dans l’identité régionale, cette liberté a pris une importance accrue. Les producteurs disent que Vin de France est devenu un outil pratique d’innovation autant qu’un moyen d’atteindre des consommateurs moins sensibles aux codes classiques bordelais.
Le coût est un autre facteur. Les producteurs soumis aux règles d’appellation acquittent des cotisations interprofessionnelles obligatoires qui financent notamment la promotion assurée par le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux, le CIVB. Pour les vins AOP Bordeaux, cette cotisation est actuellement de 4,72 € par hectolitre. Pour certaines appellations communales du Médoc, ainsi que pour Pessac-Léognan et Saint-Émilion Grand Cru, elle dépasse 10 € par hectolitre. À l’inverse, en 2024 et 2025, les tarifs Vin de France allaient de 0,50 € par hectolitre à 1,10 € par hectolitre lorsqu’un cépage ou un millésime était indiqué sur l’étiquette. Les producteurs soulignent aussi des contraintes moindres sur les rendements et la densité de plantation, ce qui peut réduire le coût de production par litre.
Cette différence compte à un moment où les acheteurs sont de plus en plus sensibles aux prix et où Bordeaux fait face à une demande plus faible dans plusieurs segments. Un producteur du Médoc qui élabore du rosé en canette a expliqué qu’il voyait peu d’intérêt à utiliser l’AOP Bordeaux Rosé lorsque les consommateurs achetant du vin en canette ne recherchaient pas une identité bordelaise traditionnelle et que des cotisations plus faibles amélioraient les marges.
Certains producteurs choisissent une autre voie : l’IGP Atlantique, une indication géographique protégée qui couvre la Gironde ainsi que les départements voisins dont la Dordogne, la Charente et le Lot-et-Garonne. Cette catégorie conserve une référence régionale tout en offrant davantage de souplesse que les règles AOP, notamment l’accès à plus de 300 cépages et à des rendements plus élevés. Environ 150 producteurs en Gironde travaillent actuellement sous le régime IGP. Malgré cela, beaucoup de vignerons disent que Vin de France reste plus attractif lorsqu’ils veulent une liberté totale sur le style et le positionnement.
Ce basculement reflète aussi un problème commercial au sein même de la France. Plusieurs producteurs bordelais disent que les cavistes et les sommeliers résistent souvent à acheter davantage de Bordeaux parce qu’ils jugent la région trop traditionnelle ou déjà trop dominante. Jean-Baptiste Duquesne, propriétaire du Château Cazebonne dans les Graves et fondateur de l’association Bordeaux Pirates, estime que Bordeaux est sous-représenté dans les rayons français malgré son statut de première région viticole AOP du pays. Estelle Roumage du Château Lestrille en Entre-deux-Mers dit que lorsqu’elle aborde les détaillants en mettant « Bordeaux » en avant, elle peine souvent à obtenir un rendez-vous. En revanche, lorsqu’elle présente ses vins comme des bouteilles bio innovantes sans insister d’abord sur l’origine, les acheteurs sont plus enclins à écouter.
Le changement climatique a ajouté un sentiment d’urgence à ces décisions. Selon l’organisation professionnelle Vin de France, le cépage est la principale raison pour laquelle les producteurs choisissent cette catégorie. Les viticulteurs veulent accéder à des variétés mieux adaptées à la chaleur, à la sécheresse et à la pression sanitaire. La deuxième raison est le lieu : certains souhaitent planter hors des zones AOP délimitées ou exploiter des parcelles qui ne sont pas éligibles au regard des cartes d’appellation.
L’un des exemples les plus suivis est venu du Château La Fleur à Pomerol, qui a quitté l’AOP Pomerol pour Vin de France en invoquant les limites imposées par les règles d’appellation pour adapter certaines pratiques viticoles comme l’irrigation, la gestion du couvert végétal et la densité de plantation. Ce choix a attiré l’attention parce qu’il concernait un nom prestigieux issu de l’une des zones les plus célèbres de Bordeaux.
Les autorités d’appellation ont commencé à réagir. Bordeaux a approuvé en 2019 six cépages supplémentaires à titre expérimental afin d’aider à répondre au changement climatique. Plus récemment, certaines chartes d’appellation ont introduit des dérogations limitées sur l’irrigation pendant les sécheresses prolongées lorsque le développement de la vigne est menacé. Une formulation similaire figure désormais dans les règles applicables aux Graves, à l’Entre-deux-Mers, Margaux, Moulis, Fronsac, Pessac-Léognan et Pomerol.
Malgré cela, beaucoup de producteurs estiment que ces évolutions ne vont pas assez loin ou avancent trop lentement au regard des conditions actuelles.
Au Château Thieuley en Entre-deux-Mers, les sœurs Marie et Sylvie Courselle ont commencé à produire des vins Vin de France en 2011 afin d’expérimenter avec des cépages comme le Chardonnay et la Syrah sur des terres alors situées hors zone AOP. Leur domaine continue d’élaborer sa gamme principale sous appellations bordelaises, mais produit désormais environ 20 cuvées issues de 13 cépages, dont cinq hectares consacrés au Vin de France. Leurs étiquettes comprennent Les Copains, un assemblage rouge de Cabernet Franc, Merlot et Syrah, ainsi que Les Copines, un blanc assemblant Sauvignon Blanc, Sémillon et Chardonnay.
Le domaine a également planté des cépages hybrides résistants au mildiou et à l’oïdium afin de réduire les traitements et son empreinte carbone. L’un des résultats est Sauvage Blanc élaboré à partir de 100 % Sauvignac ; un autre est Sauvage Red élaboré à partir de 100 % Cabernet Cortis. Leur cuvée Tendre Sauvage va encore plus loin : elle est faite à partir de Sauvignac récolté avec un degré alcoolique potentiel faible et mise en bouteille à seulement 8,5 % d’alcool avec un sucre résiduel équilibré par une forte acidité. Comme elle se situe sous le seuil minimal d’alcool requis par la réglementation sur l’étiquetage du vin, elle ne peut même pas être vendue comme Vin de France.
À Fronsac et Canon-Fronsac, Jean-Yves Millaire a constitué l’un des portefeuilles les plus vastes hors du système d’appellation. Sur ses 18 cuvées, seules quatre restent sous AOP Bordeaux, Fronsac ou Canon-Fronsac ; les 14 autres sont en Vin de France. Il a commencé ce travail il y a deux décennies après être passé d’abord à l’agriculture biologique puis à la biodynamie. Ses vignes comptent désormais Marselan, Riesling, Chenin Blanc, Petit Manseng, Cinsault et Pinot d’Aunis aux côtés de cépages bordelais plus familiers comme le Merlot et le Cabernet Franc.
Millaire dit rechercher des cépages capables de conserver leur acidité et de modérer leur degré alcoolique dans des conditions plus chaudes. Son Chenin Blanc provient d’un matériel végétal issu de Montlouis-sur-Loire et greffé sur d’anciens porte-greffes Merlot sur les coteaux canon-fronsadais. Il utilise aussi amphores, foudres et œufs béton dans son chai. Certains rouges ne connaissent qu’une courte macération afin pouvoir être servis frais avec un profil plus léger que celui des rouges bordelais classiques.
Parmi ses vins les plus atypiques figure Souviens-toi, issu d’une minuscule parcelle non greffée composée ceps âgés de plus d’un siècle près de la Dordogne. La parcelle comprend plusieurs cépages bordelais presque oubliés dont Castets, Mérille et Bouchalès.
D’autres domaines testent des assemblages blancs non traditionnels dans des secteurs bordelais mieux connus pour leurs rouges. Le Château Larose Trintaudon a lancé son premier assemblage Chardonnay-Sémillon-Viognier avec le millésime 2025. Au Château Mauvesin Barton en Moulis-en-Médoc, Mélanie Barton a produit un petit assemblage Chenin-Chardonnay issu du même millésime. À Margaux, le Château Marquis d’Alesme élabore Saam Long à partir d’Albariño, Chardonnay et Petit Manseng. Le Château du Tertre a récemment lancé Alba by Tertre avec Chardonnay, Sauvignon Blanc et Viognier. Le Château Palmer produit un petit blanc sec composé de Muscadelle, Loset et Sauvignon Gris.
Claire Lurton a également adopté des catégories hors du cadre classique des appellations dans ses crus classés Château Ferrière à Margaux et Château Haut-Bages Libéral à Pauillac. Sa cuvée Inspiration associe 50 % Chenin Blanc ,40 % Souvignier Gris et 10 % Muscaris avec une vinification par macération pelliculaire destinée à réduire l’usage du soufre. Depuis le millésime 2024 elle commercialise aussi CERES sous IGP Atlantique plutôt que sous Haut-Médoc AOP car elle juge cette appellation trop restrictive pour des vins naturels.
Au Château Lestrille en Entre-deux-Mers,Roumage a créé Dimanche en famille comme un assemblage multi-millésimes réunissant des vins issus de 2014 ,2016 ,2018 ,2019 et 2020 . L’assemblage multi-millésimes est possible dans certaines AOP si aucun millésime n’apparaît sur l’étiquette ,mais beaucoupde producteurs préfèrent VindeFrance parce qu’il leur offre davantage deliberté sur laprésentation ainsi quedes frais moindres.
Tous ces vins ne sont pas bon marché.Pourles producteurs,Vindefrance n’estplus automatiquement associéàune faible qualitéouàunprix bas.Les bouteilles couvrent désormais aussi biendes offresd’entrée degamme quedescuvées ambitieusesenpetites séries issuesdecrusclassés etdereconnaissances établiesdu négoce.
Leur commercialisation reste toutefois difficile.CommeVin defrance ne peut pas mentionner Bordeaux oula Gironde surl’étiquette comme repèred’origine ,ces vins dépendent souvent dessommeliers ,des cavistes indépendants oudes ventes directesau domainepour expliquerce qu’ils sontet pourquoi ils comptent.Surles rayons dessupermarchés ,ils peuvent avoirdu malà concurrencerdes bouteilles portantdes identités régionalesplus lisibles.
Pour relever ce défi ,Annivin ,l’organisme professionnel nationaldes producteursdeVin defrance ,a renforcé sapromotion autour desthèmes dela libertéet dela créativité.Cette année ,il alancéun partenariat touristiqueavec Michelin Maps intitulé Surla RoutedeVin defrance mettanten avant250 producteursdans toutelaFrance ,dont environ40enAquitaine.
À Bordeaux même,l’association Bordeaux PiratesdeDuquesne est devenue l’une desprincipales expressionsde cettenouvelle dynamique.Le groupe rassembledes producteurs travaillant sousles labelsAOP ,IGP AtlantiqueetVin defrance ainsi quedes fabricantsde boissons faiblement alcooliséesou sans alcool etdedejus defruits s’ils correspondentàson orientation axée surl’innovation.Les membres doivent cultiveren bioet ne peuvent pas vendreen grande distribution.L’association organise desencontresàBordeaux eten Parisavec le soutien derestaurants etdécavistes qui souhaitent présenterun autre visage dela région.
Pour beaucoupdevignerons engagésdans ces projets,Vin defrance n’estpas tantun rejetdeBordeaux qu’une tentatived’élargircequeBordeaux peut êtreàun moment oùles conditions climatiquesetles habitudesde consommation évoluent rapidement.Les vins classiques restent centrauxpourl’économieetla réputation dela région.Maisàleurs côtés existe désormaisun flux croissantdebouteilles élaboréesavecdu Chardonnay ,du Chenin Blancoudes cépages hybrides ;misesen bouteilleen blancde noirs tranquille ;assembléessur plusieurs millésimes ;conditionnéespourune consommation décontractée ;ou conçuespourdes consommateursqui n’auraient peut-être jamais choisi en premier lieuun Bordeaux traditionnel.
Cette évolution reste modesteen volume mais devientdeplusenplus visiblepar son style.Dansl’une desprincipales régions viticoles européenneslesplus encadréesparles règles ,certains producteurs voient désormaisle fait dedélaisserune partiede ces règles noncommeun acte derebellionpour lui-même maiscommeune manièrede continueràfairedu vin adaptéàla foisàleurs vignesetàleur marché.
Fondée en 2007, Vinetur® est une marque déposée de VGSC S.L. qui a une longue histoire dans le secteur du vin.
VGSC, S.L. est une entité inscrite au registre du commerce de Saint-Jacques-de-Compostelle, Spagna.
Email: [email protected]
Sede e uffici a Vilagarcia de Arousa, Galice.