08-06-2026

Onze ans après la faillite de 1855.com, le détaillant français de vin en ligne accusé de ne pas avoir livré près de 40 millions d’euros de commandes, deux anciens dirigeants sont renvoyés devant le tribunal correctionnel pour fraude et pratiques commerciales trompeuses, selon des informations relayées par les avocats représentant des centaines de clients.
L’affaire concerne Émeric Sauty de Chalon et Fabien Hyon, les deux hommes qui dirigeaient l’entreprise avant sa liquidation. Cette décision marque un tournant majeur dans une procédure judiciaire au long cours que beaucoup de victimes en étaient venues à considérer comme bloquée. Pendant des années, clients et avocats ont dit se heurter à une forme de paralysie institutionnelle, tandis que les anciens dirigeants échappaient au remboursement et au procès.
1855.com était autrefois connu en France pour la vente de vin en ligne, notamment des Bordeaux en primeur, un système dans lequel les acheteurs paient à l’avance pour des vins livrés plus tard. Selon le dossier décrit par les avocats impliqués dans l’affaire, environ 11 000 clients ont payé pour des bouteilles qui n’ont jamais été livrées. Les commandes manquantes étaient évaluées à près de 40 millions d’euros.
L’enquête a progressé de manière inégale au fil des années. En mai 2019, le parquet de Paris avait recommandé un classement sans suite en faveur des deux dirigeants, malgré les éléments présentés par les victimes et par la DGCCRF, l’agence française de lutte contre la fraude à la consommation. À l’époque, les procureurs soutenaient que les dirigeants de l’entreprise n’avaient pas agi avec l’intention de tromper les clients.
Cette position a ensuite été contestée par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris, qui a ordonné en 2021 la poursuite de l’enquête. Même après cette décision, toutefois, plusieurs juges d’instruction se sont succédé sur le dossier sans aboutir à une issue définitive.
Le dernier développement est venu de Christel Boynton, vice-présidente du tribunal judiciaire de Paris et juge chargée de l’instruction. Elle a désigné un expert judiciaire dont le rapport a été décrit par les avocats des plaignants comme très accablant pour les anciens dirigeants. Après examen des conclusions, elle a décidé de mettre les deux hommes en examen et de les renvoyer devant le tribunal.
Hélène Poulou, avocate représentant plusieurs centaines de clients particuliers ainsi que le Conseil des Crus Classés en 1855, a indiqué que la juge avait conclu que Chartrons, une société sœur de 1855.com censée acheter des Bordeaux en primeur, n’était en réalité qu’une coquille vide. Sur cette base, a-t-elle dit, la juge a requalifié une partie du dossier d’abus de confiance en fraude, une accusation plus grave au regard du droit pénal français.
Ce renvoi signifie que les deux hommes sont désormais appelés à comparaître devant un tribunal sauf si une autre étape procédurale modifie le cours du dossier. À ce stade, aucune date d’audience n’a été annoncée par le tribunal.
L’affaire est restée notable dans le commerce du vin en France parce qu’elle touchait à l’un des segments les plus sensibles du marché : la vente à terme de vins bordelais de collection. Le système des ventes en primeur repose largement sur la confiance entre négociants et acheteurs. Les clients paient des mois ou des années avant la livraison, souvent pour des vins coûteux liés à des domaines prestigieux et à des crus classés. Lorsqu’un intermédiaire fait défaut, les pertes peuvent être importantes et difficiles à recouvrer.
Les avocats des victimes soutiennent depuis des années qu’il ne s’agissait pas simplement d’un échec commercial mais d’un montage délibéré fondé sur des promesses impossibles à tenir. La nouvelle orientation judiciaire laisse penser que les enquêteurs ont trouvé suffisamment d’éléments pour étayer cette thèse au procès.
L’affaire a également retenu l’attention en raison de ce qui s’est passé après la liquidation de 1855.com. Selon des informations citées par les représentants des plaignants, les deux anciens dirigeants ont repris une activité commerciale malgré une interdiction de gérer une société pendant deux ans. Sauty de Chalon est resté plus discret publiquement, selon ces avocats. Hyon, disent-ils, a changé de nom et utilise désormais Fabien Hyon-Huttenberger ou Huttenberger.
Il proposerait du conseil en gestion via une société appelée Aranor, créée l’an dernier et basée sur les Champs-Élysées à Paris. Les avocats impliqués dans l’affaire affirment également qu’il a créé en 2024 une holding baptisée Fabulous Holding.
Pour les victimes qui attendent depuis plus d’une décennie, ce renvoi n’apporte pas en soi d’indemnisation. Mais il rapproche l’un des scandales français les plus notoires du commerce électronique du vin d’une audience publique sur la question de savoir si ses dirigeants ont sciemment induit en erreur des milliers d’acheteurs dans un marché où la réputation et le paiement anticipé sont au cœur du fonctionnement commercial.
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