Un domaine bordelais plante 300 arbres et réduit ses vignes de 15 % pour assurer l'avenir de ses vignobles

En France et en Californie, des domaines viticoles adoptent l'agroforesterie et risquent de perdre jusqu'à 50 000 bouteilles par an pour lutter contre les effets du changement climatique.

19-01-2026

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Bordeaux Estate Plants 300 Trees and Reduces Vines by 15% in Bid to Future-Proof Vineyards

Ces dernières années, plusieurs domaines viticoles, tant en Europe qu'aux États-Unis, ont commencé à planter des arbres directement parmi leurs vignes, une pratique qui marque un changement important dans la gestion des vignobles. Traditionnellement, les vignobles sont maintenus à l'abri de l'ombre afin de maximiser l'ensoleillement pour la maturation du raisin. Aujourd'hui, face aux défis du changement climatique, les producteurs repensent ces méthodes traditionnelles et se tournent vers l'agroforesterie et l'agroécologie dans le cadre d'efforts plus larges visant à créer des vignobles plus sains et plus résistants.

Au Château Larrivet Haut-Brion, dans la région bordelaise de Pessac-Léognan, l'initiative s'appelle le projet "Vignoble du futur". Charlotte Mignon, directrice générale du domaine, a supervisé la transformation d'une parcelle de 12 hectares connue sous le nom de Lagrange. Après avoir acquis le terrain, la cave a arraché toutes les vignes existantes et a laissé reposer le sol, un processus qui se poursuivra encore pendant deux ans avant la plantation de nouvelles vignes. Entre-temps, 300 arbres représentant 20 espèces ont été plantés en rangées dans tout le vignoble, ainsi que 10 000 mètres carrés de haies et 2 000 mètres carrés de bandes fleuries. Les arbres comprennent des variétés fruitières et des pawlonias, qui apportent de l'ombre grâce à leurs larges feuilles et contribuent à réguler l'humidité. Selon M. Mignon, ces arbres séquestrent également le carbone et accèdent à des sources d'eau plus profondes que les vignes, ce qui réduit la concurrence pour l'eau.

Le projet de Larrivet Haut-Brion s'inscrit dans une stratégie écologique plus large, mise en œuvre depuis 15 ans. Cependant, cette approche spécifique - l'intégration d'arbres et de haies dans le vignoble - est nouvelle pour le domaine. L'objectif n'est pas seulement d'améliorer la santé des sols, mais aussi de créer des corridors pour la faune en reliant les sources de nourriture, d'eau et d'abri. L'accès à l'eau reste une préoccupation majeure ; les étangs et les cours d'eau de la propriété jouent un rôle important dans le maintien de la biodiversité.

Mignon cherche également à obtenir l'autorisation de planter des vignes à une densité inférieure à celle actuellement autorisée par les règles d'appellation locales. Le minimum légal en Pessac-Léognan est de 6 500 pieds par hectare ; elle a demandé l'autorisation de planter 5 500 pieds par hectare. Si cette demande est acceptée, cela représentera un changement important tant pour les viticulteurs que pour les volumes de production de vin. Mme Mignon souligne qu'à l'époque où de nombreux vignobles bordelais ont été plantés, le changement climatique n'entrait pas en ligne de compte. Aujourd'hui, elle considère les vignobles espagnols à faible densité comme des exemples de la manière dont l'adaptation peut conduire à des vins de haute qualité dans des conditions plus chaudes.

De l'autre côté de l'Atlantique, dans la Napa Valley, en Californie, la société Joseph Phelps Vineyards mène une expérience similaire sous la direction de son président, David Pearson. Le projet porte sur une parcelle de 11 acres où les vignes existantes ont été arrachées et où des cultures de couverture ont été semées. Des arbres sont plantés à la fois autour du périmètre ("bio-barrières") et en lignes à travers le vignoble ("spines"). L'objectif est d'apporter des conditions de sol saines au cœur du vignoble plutôt qu'à sa périphérie.

Pearson décrit cet effort comme hautement expérimental en raison du peu de données disponibles sur les meilleures pratiques en matière de sélection des espèces d'arbres, de densité de plantation et d'impacts à long terme sur la santé des vignes et la qualité du vin. Dans certaines zones de la parcelle, différentes densités d'arbres sont testées côte à côte. Plutôt que d'acheter des arbres adultes pour obtenir des résultats plus rapides, Phelps plante de jeunes plants qui pourront s'établir avant l'introduction de nouveaux porte-greffes. Les arbres fruitiers seront espacés tous les quatre ou cinq pieds le long de ces lignes.

Larrivet Haut-Brion et Joseph Phelps surveillent de près l'activité microbienne du sol dans le cadre de leurs projets. Pearson note que la mesure des émissions de dioxyde de carbone par les bactéries du sol constitue un moyen indirect d'évaluer la santé microbienne, un facteur clé de l'agriculture régénératrice. La structure des racines de la vigne fait également l'objet d'un examen minutieux ; les racines pivotantes profondes avec des branches latérales sont préférées aux systèmes racinaires peu profonds.

L'intégration d'arbres signifie que les futures vignes pousseront à l'ombre partielle, un scénario inhabituel pour la plupart des vignobles modernes. Les décisions relatives à la quantité d'ombre à laisser et à la hauteur de la taille des arbres restent des questions ouvertes alors que les deux domaines recueillent des données à partir de leurs essais en cours.

Sur le plan financier, ces projets nécessitent des investissements importants et de la patience. Mignon et Pearson ont tous deux refusé de préciser les coûts exacts, mais ont reconnu que la réduction de la production de vin pendant les périodes de replantation représente une dépense importante. Mignon estime que Larrivet Haut-Brion pourrait perdre entre 30 000 et 50 000 bouteilles par an pendant la mise en place des nouveaux systèmes.

Les stratégies de gestion de l'eau diffèrent d'une région à l'autre : Pearson prévoit d'irriguer les nouvelles vignes à Phelps, tandis que Mignon s'oppose à l'irrigation à Bordeaux en raison des problèmes de pénurie d'eau et des coûts d'installation.

Les effets à long terme sur le terroir - la combinaison unique du sol, du climat et de la tradition qui façonne le caractère du vin - restent incertains. Si l'on s'attend à une amélioration de la santé des sols, la question de savoir si ces changements modifient ou améliorent le terroir lui-même est débattue. À Cheval Blanc, dans le Bordelais, un autre domaine qui expérimente la plantation d'arbres (et qui partage la propriété avec Phelps), les responsables insistent sur le fait qu'ils ne modifient pas leur terroir bien qu'ils adoptent des pratiques écologiques similaires.

Ces projets reflètent un mouvement plus large d'abandon de la monoculture au profit de systèmes agricoles plus intégrés qui équilibrent la productivité et la gestion de l'environnement. En attirant des insectes bénéfiques et d'autres "auxiliaires de la vigne", les viticulteurs espèrent réduire leur dépendance à l'égard des interventions chimiques tout en favorisant la résilience naturelle.

Il faudra peut-être attendre une dizaine d'années avant que les vins issus de ces vignobles nouvellement conçus n'arrivent sur les tables des consommateurs. Pour l'instant, ces efforts pionniers servent d'expériences à grande échelle dont les leçons pourraient façonner la viticulture pour les années à venir, en particulier parce que les pressions climatiques continuent de s'intensifier dans les régions viticoles traditionnelles du monde entier.

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