Le ralentissement du vin à Bordeaux frappe les fournisseurs

Les fabricants de bouteilles, les entreprises de bouchons et les logisticiens voient leurs commandes reculer tandis que les viticulteurs arrachent des vignes et que les châteaux réduisent leurs dépenses.

26-05-2026

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La crise qui touche la filière viticole bordelaise déborde désormais largement du seul vignoble et frappe les fabricants de bouteilles, les fournisseurs de bouchons, les imprimeurs, les tonnelleries, les entreprises de logistique et d’autres acteurs dont le chiffre d’affaires et l’emploi dépendent de la production de vin.

Au moins 15 000 hectares de vignes ont été arrachés dans la région bordelaise entre 2023 et 2026, alors que les viticulteurs cherchent à enrayer une surproduction chronique. Mais ces coupes n’ont pas suffi à endiguer les dégâts. La demande reste faible, les prix sont sous pression et de nombreux châteaux manquent de trésorerie. Résultat : un effet domino qui laisse les fournisseurs avec moins de commandes, des revenus en baisse et une incertitude croissante sur les mois à venir.

En Gironde, Annie Le Deunff, qui dirige Luz Environnement, une unité de lavage et de réemploi spécialisée dans les bouteilles de vin, a indiqué que son chiffre d’affaires à la mi-mai était tombé à près d’un tiers de ce qu’il était en 2025. Selon elle, des clients qui commandaient autrefois 20 000 bouteilles n’en demandent plus que 600. Les châteaux attendent désormais d’avoir une commande confirmée avant de mettre en bouteille et ne réclament que le nombre exact dont ils ont besoin.

Le même ralentissement se fait sentir chez Dartess, une entreprise girondine de logistique forte de 180 salariés, spécialisée dans le conditionnement, le stockage et le transport des vins et spiritueux. Alvaro Betanzos, directeur commercial de la société, a expliqué qu’il y avait moins de mouvements et moins de stockage, car les produits entreposés sont des produits finis prêts à la vente. Le vin en vrac reste dans les propriétés en attendant davantage de visibilité.

Chez Maubrac, fabricant d’emballages carton installé à Saint-Loubès depuis 1947, l’activité a elle aussi nettement reculé. Charles Velasco, directeur adjoint et membre de la troisième génération à la tête de l’entreprise, a indiqué que certaines semaines l’usine ne tourne qu’avec deux machines au lieu de quatre ou cinq. Il a ajouté que la situation s’est aggravée au cours des six derniers mois et que les clients passent leurs commandes au dernier moment. « L’ambiance est parfois électrique », a-t-il déclaré.

La tension financière qui pèse sur les châteaux modifie aussi la manière dont les fournisseurs sont payés. Le Deunff a expliqué qu’elle demande désormais un paiement immédiat, par crainte que certains clients ne soient jamais en mesure de régler leurs factures. « Il y a trop de châteaux au bord du gouffre », a-t-elle dit.

Le choc s’est aggravé le 1er avril lorsque le tribunal de commerce de Bordeaux a ordonné la liquidation de H & A Location, un groupe bordelais devenu le leader mondial de la location de barriques. L’entreprise comptait plus de 2 000 clients dans le monde et affichait un chiffre d’affaires de 401 millions d’euros, mais elle était plombée par sa dette. Faute d’offre crédible de reprise avant l’échéance du 19 mai, le tribunal a confirmé qu’aucun plan de sauvetage ne serait mis en place.

Pour les tonnelleries, le recul est sévère. François Witasse, président du syndicat du Sud-Ouest des maîtres tonneliers et directeur général de Demptos à Saint-Caprais-de-Bordeaux, a indiqué que les commandes de barriques à Bordeaux avaient chuté de 35 % à 40 % au cours des deux à trois dernières années. Il a évoqué la baisse de la consommation de vin en France et à l’étranger, les droits de douane aux États-Unis et la réduction des investissements des châteaux. Le chiffre d’affaires de Demptos est passé de 24,9 millions d’euros en 2024 à 20,5 millions d’euros en 2025, et Witasse a précisé que ses effectifs sont désormais en surcapacité.

Les verriers sont eux aussi sous pression, car chaque ligne de production viticole dépend des bouteilles. Sur le site d’O-I Glass à Vayres, aucune bouteille ne sort actuellement des installations après l’arrêt du deuxième four par l’entreprise du 10 mars au 17 septembre ; le premier four était déjà à l’arrêt. La société a annoncé 316 suppressions d’emplois en France dans l’ensemble de ses activités, y compris d’éventuelles réductions à Vayres. Verallia prévoit également l’arrêt d’un four sur son site près de Cognac, avec 51 postes appelés à disparaître dans le cadre de départs volontaires.

Certaines entreprises tentent toutefois de se diversifier vers d’autres marchés. Vicard, tonnellerie centenaire implantée en Charente et forte d’environ 100 salariés, a lancé Vicard Home, une gamme de mobilier en chêne. Jean-Charles Vicard a expliqué que cela ne compensera pas les volumes perdus dans le vin mais pourrait ouvrir de nouvelles activités. Mo. Del, une entreprise plus petite connue pour son système protecteur « viti-tunnel » destiné aux vignes, s’est développée vers le maraîchage, l’arboriculture fruitière et l’horticulture après avoir levé 2 millions d’euros plus tôt cette année pour soutenir sa diversification. Vitirover, qui a commencé à fabriquer des tondeuses robotisées pour les vignobles en 2007, tire aujourd’hui seulement environ un tiers de son activité du vin et s’est étendue aux centrales solaires, aux bords de route, aux emprises ferroviaires et aux sites industriels.

Mais toutes les entreprises ne peuvent pas pivoter aussi facilement. Luz Environnement est spécialisée uniquement dans les bouteilles de vin. Le Deunff a indiqué que laver des bocaux ou des contenants alimentaires nécessiterait des investissements qu’elle ne peut pas se permettre.

Alors que les châteaux réduisent leurs dépenses et reportent leurs achats, d’autres secteurs liés aux équipements industriels et aux matières premières ressentent eux aussi la pression. Pour nombre d’entreprises au sein de l’économie viticole bordelaise, le problème ne se limite plus aux viticulteurs ou aux propriétaires de chai ; il se diffuse dans tout un réseau régional bâti autour de la production et de l’exportation du vin.

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