Les groupes viticoles français veulent réorienter 250 millions d’euros d’aides européennes vers la vente
Un rapport du Sénat estime que la gouvernance fragmentée freine la réponse de la filière à la baisse de la consommation et au durcissement des marchés à l’export
mardi 3 novembre 2026

Les organisations professionnelles du vin en France réclament une profonde évolution de la manière dont la filière répond à la crise de ses marchés. Elles estiment qu’environ 250 millions d’euros par an de fonds structurels européens devraient être réorientés de la construction et de la modernisation des chais vers la vente des vins. Le débat a également mis en lumière un problème plus profond : une filière aux multiples niveaux de gouvernance, aux compétences qui se chevauchent et aux décisions lentes, alors que la consommation recule, que les financements se raréfient et que les conditions à l’exportation se durcissent.
Dans un article publié lundi 2 novembre, La Revue du vin de France, s’appuyant sur des conclusions parlementaires antérieures et des entretiens avec des professionnels du secteur, affirme que la fragmentation institutionnelle de la filière freine une réponse coordonnée. Le magazine cite un rapport d’information du Sénat déposé le 29 octobre 2025 et un rapport de l’Assemblée nationale d’avril 2025, qui préconisent tous deux un pilotage renforcé, une stratégie davantage partagée et une action collective plus forte dans les vignobles français.
Le rapport du Sénat, rédigé par les sénateurs Daniel Laurent, Henri Cabanel et Sébastien Pla, indique que la filière a bénéficié pendant des décennies d’une forte demande intérieure, d’une production abondante et d’un prestige du vin français à l’étranger sans équivalent. Mais il estime que les producteurs et les organisations professionnelles ne se sont pas adaptés assez rapidement à l’évolution durable des attitudes sociales, des habitudes de consommation et des conditions climatiques. Selon le rapport, des chocs comme la Covid-19, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la hausse des droits de douane chinois et américains étaient imprévisibles, contrairement à l’évolution régulière de la demande.
Les chiffres cités dans le rapport donnent la mesure de cette évolution. En France, la consommation de vin est passée de 135 litres par personne en 1960 à 41 litres en 2023. La Revue du vin de France indique également que la consommation mondiale de vin a reculé ces dernières années, passant de 240 à 208 millions d’hectolitres, tandis que la consommation française est tombée de 45 à 22 millions d’hectolitres. Selon l’article, les banques se montrent aussi plus réticentes à financer les entreprises viticoles.
La filière a bien élaboré une feuille de route commune. En février 2025, des organisations professionnelles ont présenté le plan Cap Vins au Salon de l’Agriculture. Mais, selon La Revue du vin de France, le document n’a été publié qu’au terme de 18 mois de discussions et ne comportait aucun calendrier de mise en œuvre. Des questions fondamentales restent donc en suspens : qui doit piloter, qui doit mettre en œuvre et qui doit arbitrer lorsque les priorités s’opposent ?
La crise actuelle modifie également les rapports de force au sein de la filière. Les négociants et les exportateurs cherchent à peser davantage dans les instances interprofessionnelles, estimant que l’urgence commerciale exige des décisions plus rapides. La stratégie défendue par ce camp consiste à réorienter les 250 millions d’euros annuels de fonds européens, en délaissant les investissements matériels dans les domaines viticoles au profit de la vente, de l’accès aux marchés et de la promotion. Ses priorités sont de reconquérir des parts de marché à l’export, de développer l’œnotourisme et de réduire les marges pratiquées par les restaurants en France.
Cet argument dépasse largement le seul monde viticole, car il pourrait influer sur la manière dont l’une des plus grandes filières européennes des boissons utilise les aides publiques, sur la rapidité avec laquelle elle adapte ses produits à la demande et sur sa capacité à rivaliser pour attirer consommateurs et acheteurs étrangers. Pour les entreprises de boissons, les importateurs et les distributeurs, l’issue du débat pourrait avoir des conséquences sur les prix, l’assortiment des produits, les budgets marketing et la capacité de la France à reconquérir des ventes à l’étranger.
Le Sénat décrit une organisation d’une densité exceptionnelle. Il a recensé 236 organismes de défense et de gestion, ou ODG, chargés de 442 appellations et indications géographiques protégées, ainsi que 23 organisations interprofessionnelles et de nombreux autres groupements représentatifs. Selon le rapport, cette complexité complique l’élaboration d’une vision commune, et davantage encore sa mise en œuvre. Dans le seul vaste ensemble du Languedoc, quatre organisations interprofessionnelles viticoles distinctes coexistent.
Cette organisation doit beaucoup à la longue histoire du droit français des appellations. Le système moderne a vu le jour dans les années 1930 avec la création du cadre national des appellations, devenu par la suite l’INAO, l’organisme public chargé de veiller au respect des appellations et des règles de production. Au fil du temps, de nouveaux échelons locaux, régionaux et nationaux se sont ajoutés, tandis que d’autres divisions sont apparues entre viticulteurs et négociants, ainsi qu’entre le ministère de l’Agriculture et celui de l’Économie et des Finances.
À la base du système figurent trois grandes catégories : les appellations d’origine protégées, ou AOP ; les indications géographiques protégées, ou IGP ; et les vins sans indication géographique, désignés sous les appellations Vin De France ou VSIG. Les ODG rassemblent les producteurs, élaborent les cahiers des charges, suivent la production et contribuent à la défense des appellations. Des fédérations régionales et nationales distinctes représentent ensuite ces organismes. À leurs côtés, les organisations interprofessionnelles réunissent viticulteurs et négociants par région ou par catégorie.
Les parlementaires estiment que cette organisation nationale devrait être simplifiée. L’Assemblée nationale a recommandé de renforcer le rôle du CNIV, le comité national qui fédère les interprofessions viticoles, en lui conférant davantage de pouvoirs officiels. Les sénateurs sont allés plus loin en suggérant de mutualiser une partie des budgets interprofessionnels afin de promouvoir les vins français sous une bannière nationale. Le CNIV a déposé la marque ombrelle « Wines of France » à l’été 2021, mais l’article relève qu’une autre marque claire existe déjà et fonctionne bien : Vin De France.
Cette catégorie est représentée par Anivin, l’association interprofessionnelle nationale de Vin De France. Elle est devenue l’un des exemples les plus probants d’une approche plus simple et davantage tournée vers le marché. Anivin indique avoir vendu en 2025 l’équivalent de 366 millions de bouteilles de 75 cl, dont 62 % à l’export. Au cours du premier semestre 2026, les volumes exportés ont progressé de 11 %, selon l’association. Vin De France offre davantage de souplesse que les vins d’appellation. Les producteurs peuvent mettre en avant les cépages, proposer des formats comme le vin à la pression et promouvoir des cocktails à base de vin, mais ils ne peuvent pas faire figurer une origine géographique sur l’étiquette.
Son succès a exacerbé les tensions au sein de la filière. Les groupements d’appellations traditionnelles défendent le terroir, l’origine et des règles de production plus strictes. Les partisans de Vin De France estiment qu’un étiquetage plus clair et une plus grande souplesse facilitent la vente des vins aux consommateurs d’aujourd’hui, en France comme à l’étranger. La Revue du vin de France y voit l’une des lignes de fracture les plus nettes du débat interne à la filière.
Les autorités de régulation sont elles aussi sous pression pour accélérer leur action. Philippe Brisebarre, président de l’INAO, a déclaré au magazine que de nombreuses appellations révisaient leurs cahiers des charges afin de s’adapter au changement climatique et aux nouvelles attentes des consommateurs, notamment en matière d’irrigation, de cépages résistants et de produits moins alcoolisés. Le rythme évolue déjà. Valérie Sinoquet, qui dirige le syndicat des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur, a indiqué qu’un projet de clairet de Bordeaux, un vin rouge plus léger, avait été approuvé en septembre 2025 après environ un an d’échanges avec l’INAO.
La question des vins désalcoolisés est un autre sujet sensible. Selon l’article, l’INAO a examiné la possibilité de désalcooliser des vins d’appellation tout en conservant leur indication géographique, à condition que cela soit clairement indiqué sur l’étiquette. Cette possibilité est déjà admise pour certains vins IGP et constitue un autre test de la capacité du système des appellations à s’adapter aux réalités du marché.
FranceAgriMer, l’organisme public chargé de la gestion économique de la filière et du contrôle des subventions européennes, occupe une place centrale dans ce débat. À la demande du ministère, il a préparé en début d’année une aide de 130 millions d’euros destinée à soutenir l’arrachage définitif des vignes. Il gère également 95 millions d’euros d’aides à l’investissement pour les entreprises viticoles. Des professionnels cités par le magazine estiment que ces dispositifs seront déterminants pour savoir si la filière privilégie la réduction de l’offre, la restructuration du vignoble ou des dépenses accrues pour améliorer ses performances commerciales.
La structure de lobbying de la filière illustre la même fragmentation. Vin & Société, qui affirme représenter 500 000 personnes dans les vignobles et le secteur du vin par l’intermédiaire de ses organisations membres, est chargé de défendre la place du vin dans le débat public français et de répondre aux projets de restrictions publicitaires ou aux critiques liées à la santé publique. Ses moyens restent toutefois limités par rapport à ceux de groupes de défense plus importants, et sa ligne dépend toujours d’organisations qui ne partagent pas nécessairement les mêmes priorités. La filière viticole française tente ainsi de répondre à une crise de marché tout en continuant à débattre de qui doit la représenter, de la marge de manœuvre à accorder aux producteurs et de la destination des financements.