En Italie, les procureurs réclament le renvoi en procès du président de Campari pour 1,29 milliard d’euros d’impôts présumés impayés
Selon les procureurs, une restructuration de 2018 a transféré la résidence fiscale de Lagfin au Luxembourg et déclenché une taxe de sortie italienne impayée.
jeudi 15 octobre 2026
Les procureurs italiens ont demandé à un juge de renvoyer en procès Luca Garavoglia, président de Campari, dans une affaire portant sur 1,29 milliard d’euros d’impôts présumés impayés. Cette demande ouvre une nouvelle étape dans une procédure de longue haleine liée au transfert de la résidence fiscale d’une holding de l’Italie au Luxembourg.
L’affaire concerne Lagfin, la société par l’intermédiaire de laquelle la famille Garavoglia contrôle Campari. Les procureurs estiment qu’une restructuration menée à son terme en 2018 a transféré à l’étranger la résidence fiscale effective du groupe et déclenché une taxe de sortie prévue par le droit italien, qui n’a pas été payée. Selon eux, l’opération a généré 5,3 milliards d’euros de plus-values non déclarées entre 2018 et 2020.
Selon les procureurs, le montant de la taxe impayée s’élève à 1,29 milliard d’euros. Ils ont également demandé le renvoi en procès de Giovanni Berto, représentant légal de Lagfin.
Cette demande ne signifie pas qu’un procès va automatiquement s’ouvrir. Dans le système italien, un juge doit d’abord fixer une audience préliminaire, puis décider si les éléments de preuve sont suffisants pour poursuivre la procédure ou s’il convient de classer l’affaire. Cette audience constitue désormais la prochaine étape clé de la procédure.
Au cœur de l’enquête se trouve une fusion entre Alicros, la société italienne qui contrôlait alors le groupe Campari, et Lagfin, une société basée au Luxembourg qui détenait une participation majoritaire dans Alicros. Les procureurs soutiennent que l’opération a, dans les faits, transféré le siège d’Alicros au Luxembourg. Selon eux, ce transfert a rendu la société redevable d’une taxe de sortie, prélevée en vertu du droit italien des sociétés lorsqu’une entreprise transfère sa résidence fiscale à l’étranger.
Les autorités italiennes affirment que Garavoglia a pris part au transfert du siège de la société et à la non-déclaration de cette taxe. Âgé de 57 ans, Garavoglia préside Campari depuis 1994 et en reste le principal actionnaire par l’intermédiaire de ses participations dans Lagfin.
La procédure judiciaire intervient après un accord fiscal distinct conclu entre Lagfin et l’administration fiscale italienne. En décembre dernier, Lagfin a accepté de verser 405 millions d’euros par échéances afin de régler le différend fiscal administratif. Cet accord n’a toutefois pas mis fin au volet pénal de l’affaire. En droit italien, les procédures fiscales et pénales peuvent suivre des voies distinctes, ce qui explique que les procureurs continuent de poursuivre des personnes physiques même après que la société a conclu un accord avec l’administration fiscale.
L’affaire attire l’attention en Italie en raison du montant de la dette fiscale présumée et parce qu’elle concerne l’une des familles d’entrepreneurs les plus connues du pays. Campari, groupe de boissons coté à Milan, connu à l’international pour son apéritif amer et un vaste portefeuille de marques de spiritueux, a indiqué par le passé que la société cotée n’était pas impliquée dans l’affaire. Lagfin a affirmé que ses agissements étaient conformes à la loi.
Lorsque l’affaire a été rendue publique pour la première fois, Campari a rejeté toute suggestion selon laquelle la société cotée aurait joué un rôle direct dans les faits faisant l’objet de l’enquête. Lagfin a, de son côté, déclaré avoir « sereinement » confiance dans la conformité de ses actes à la loi.
Jeudi, l’avocat de Garavoglia, Giuseppe Iannaccone, a déclaré que la procédure judiciaire donnerait raison à son client. « Le procès établira sans l’ombre d’un doute l’innocence de nos clients », a-t-il indiqué à Reuters.
Lagfin a également déclaré dans un communiqué que les poursuites visant la société elle-même avaient déjà été classées en juillet pour prescription. « En conséquence, Lagfin ne peut subir aucune perte financière ni aucun préjudice du fait de la procédure susmentionnée », a indiqué la société.
Ce communiqué établit une distinction entre la situation de la société et l’exposition juridique personnelle des deux dirigeants visés par les procureurs. Même si la société ne peut plus encourir de conséquences financières dans cette partie de l’affaire, la demande de renvoi en procès de Garavoglia et Berto signifie que le tribunal doit encore décider si les deux hommes doivent être jugés à titre individuel.
La thèse des procureurs repose sur leur conviction que l’opération de 2018 ne constituait pas une simple réorganisation des participations, mais un transfert de résidence fiscale soumis à l’impôt. En Italie, les taxes de sortie visent à imposer les plus-values latentes qui, autrement, échapperaient au champ de l’impôt national lorsqu’une entreprise s’installe à l’étranger. Les procureurs affirment que la restructuration a généré des plus-values qui auraient dû être imposées avant la prise d’effet du transfert de résidence fiscale.
L’écart entre le montant de 1,29 milliard d’euros avancé par les procureurs et les 405 millions d’euros convenus avec l’administration fiscale s’explique par le fait que les volets administratif et pénal sont distincts et peuvent reposer sur des calculs, des pénalités ou des modalités de règlement négociées différents. Les informations rendues publiques à ce jour n’indiquent pas que l’accord ait mis fin au différend de fond sur le traitement fiscal de la fusion.
Pour Garavoglia, l’affaire constitue un défi juridique alors qu’il reste au cœur de la structure actionnariale et de l’image publique de Campari. Il dirige le conseil d’administration depuis plus de trois décennies et compte parmi les principales figures du contrôle exercé par la famille sur la société par l’intermédiaire de Lagfin.
L’audience préliminaire devant le juge permettra de déterminer si les procureurs ont présenté suffisamment d’éléments pour justifier la tenue d’un procès pénal. Si le juge donne son accord, Garavoglia et Berto feront l’objet de poursuites formelles en Italie pour le non-paiement présumé de la taxe de sortie. Dans le cas contraire, l’affaire pourrait être classée à ce stade.
Pour l’heure, les accusations pénales ne sont pas établies, et la défense devrait faire valoir que la restructuration était légale et qu’aucune taxe de sortie n’était due dans les circonstances de la fusion. La date de l’audience n’a pas encore été annoncée.